Un demi-si?cle de n?griers dans la Cara?be

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Black Immigrant Daily News

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Hommes sans connivence dans l’aube cara?be

Sur leurs bateaux d’espoir, ils jouent ? qui perd gagne

Et n?griers d’eux-m?mes

Passant d’un esclavage ? l’autre

Ils abordent les terres plates de l’arrogance.

Anthony Phelps, M?me le soleil est nu

J’ai emprunt? ? Anthony Phelps l’expression <>, pour en faire le titre d’un essai sur les boat-people ha?tiens en Floride[1]. Ce ph?nom?ne dure depuis 50 ans.

C’est en effet le 12 d?cembre 1972 que le premier bateau de r?fugi?s ha?tiens arrive sur la plage de Pompano Beach en Floride, au nord de Miami. Ils ?taient soixante-cinq ? bord du <>. Ils avaient quitt? Ha?ti le 26 novembre et avaient fait escale ? Cuba et aux Bahamas. Des milliers d’autres suivirent leur trace et il en arrive encore aujourd’hui. Bien vite, un mouvement de solidarit? se mit sur pied dans la communaut? ha?tienne d?j? install?e en Floride, autour de religieux, protestants et catholiques et de r?fugi?s, notamment des membres d’un groupe de garde-c?tes qui avaient obtenu l’asile aux ?tats-Unis suite ? une mutinerie contre le pouvoir en place deux ans plus t?t. Ils eurent ?galement l’appui de plusieurs avocats am?ricains qui firent un travail remarquable et remport?rent d’importantes batailles juridiques dans ce dossier[2].

Parmi les passagers du Saint-Sauveur se trouvait Marie X. Elle avait 18 ans quand elle ?pousa Dorl?us D., ?g? alors de 23 ans. Son mari ?tait un militaire, attach? au service d’un officier sup?rieur de la Garde pr?sidentielle, Donald M., qui fut fusill? avec 18 de ses camarades soup?onn?s de trahison par le dictateur Fran?ois Duvalier, le 8 juin 1967. Quelques jours plus tard, des hommes arm?s se pr?sent?rent au domicile de Dorl?us D., absent ? ce moment-l?. Il d?cida de se mettre ? couvert dans la r?gion des Cayes, ville natale de son beau-p?re. Sa trace finit par ?tre retrouv?e, il fut arr?t?, conduit ? Port-au-Prince, o? il mourut en prison. Marie X d?cida alors de quitter le pays et se retrouva ainsi parmi les passagers du Saint-Sauveur. Elle fut l’une des premi?res personnes ? accepter de poursuivre le gouvernement am?ricain pour violation de droits humains, dans le cadre d’une action du Centre des r?fugi?s ha?tiens peu apr?s sa formation.

Un dossier mod?le ?

Beaucoup pensent que les boat-people vietnamiens (en fait du sud-est asiatique, car il y en eut aussi du Laos et du Cambodge) furent les premiers de l’?re contemporaine. Ce n’est pas exact. Ce titre revient aux boat-people ha?tiens en Floride. La chute de Sa?gon date du 30 avril 1975 et c’est cet ?v?nement qui d?clenchera un v?ritable exode par la mer ? partir du sud-est asiatique. De plus, en raison des circonstances particuli?res dues ? la guerre froide, le monde occidental fit son possible pour bien les accueillir, ce qui ne fut pas le cas pour les boat-people ha?tiens. Plus important encore, les mesures adopt?es par les autorit?s am?ricaines pour bloquer et renvoyer les boat-people ha?tiens inspireront d’autres pays occidentaux qui auront ? faire face ? des situations semblables. On peut citer l’emprisonnement syst?matique des revendicateurs du statut de r?fugi?, leur dispersion dans de v?ritables camps de concentration, l’?rection d’un v?ritable rideau de fer dans la mer pour bloquer l’acc?s des c?tes, l’incoh?rence entre les prises de position publiques quant ? la situation politique du pays d’origine et le refus d’accueillir les personnes fuyant cette situation politique, le refus de proc?der ? une d?termination collective, les appels ? la r?gionalisation du probl?me et bien d’autres mesures encore. Il faut dire aussi qu’il y a de plus en plus de concertation entre de nombreux ?tats et qu’ils s’?changent r?guli?rement leurs <>. Prenons deux exemples.

Le 26 ao?t 2001, un cargo norv?gien, le Tampa, se portait au secours d’un groupe de 438 r?fugi?s, pour la plupart d’origine afghane, alors que le navire transportant ces derniers ?tait sur le point de couler dans les eaux internationales. Le Tampa fit ensuite route vers le port le plus proche, Christmas Island, une possession australienne. Le lendemain le gouvernement australien refusa aux r?fugi?s la permission de d?barquer et ordonna au Tampa de quitter ses eaux territoriales, renversant ainsi une d?cision des autorit?s locales. Le capitaine refusa d’ob?ir et le 29 ao?t, l’arm?e australienne prit le contr?le du Tampa. Une campagne de presse infernale utilisa un langage visant ? d?shumaniser et diaboliser les revendicateurs et des solutions r?gionales furent envisag?es. Le 1er septembre, une entente fut conclue avec la Nouvelle-Z?lande, qui accepta 150 des revendicateurs et Nauru, un des plus petits ?tats du monde. Nauru re?ut une aide de 10 millions $ US du gouvernement australien et tous les autres revendicateurs furent h?berg?s dans des camps construits ? cette fin par les autorit?s australiennes. Le but de cette op?ration de 20 millions $ ?tait le d?ni des droits de revendiquer le statut de r?fugi? selon la convention internationale et la loi australienne. En mai 2002, les USA et l’Australie entreprendront de s?rieuses discussions ? propos d’un ?ventuel ?change de r?fugi?s. L’id?e ?tait d’envoyer des Ha?tiens (et des Cubains) en Australie contre des Afghans (et des Irakiens). La logique sous-tendant ce projet ?tait qu’il fallait frustrer les revendicateurs quant ? la destination choisie, vu qu’ils n’?taient que des immigrants sans papiers. Cependant, ce projet n’a pas abouti.

Un autre dossier ? retenir notre attention est la forte augmentation des r?fugi?s qui pass?rent par la M?diterran?e pour rejoindre l’Europe en 2015, soit 1 011 712 cette ann?e-l?, comparativement ? 216 000 en 2014. Une cause importante de cette hausse soudaine fut l’?rection d’une cl?ture entre la Turquie et la Gr?ce dans la premi?re moiti? de l’ann?e 2014. La mer devint donc le chemin privil?gi? pour rejoindre l’Europe. Les politiques publiques de dissuasion ont ?t? coordonn?es au niveau europ?en ? partir du d?but des ann?es 2000. Le contr?le accru des migrations et des fronti?res a d?bouch? sur la cr?ation de l’agence de police europ?enne Frontex en 2005 afin de coordonner la coop?ration op?rationnelle entre les ?tats membres en mati?re de gestion des fronti?res ext?rieures. La tendance lourde en mati?re de politique vis-?-vis des r?fugi?s dans le monde est d’emp?cher les revendicateurs de franchir les fronti?res afin de les dissuader de faire appel aux dispositions de la Convention de 1951. La grande difficult? des membres de l’espace r?gional le plus int?gr? ? se doter d’une approche commune du refuge souligne la grande r?ticence des ?tats ? partager ce qu’ils estiment ?tre de leur ressort exclusif.

Dans ce cas bien pr?cis, le d?blocage est venu de l’initiative de l’Allemagne de Angela Merkel qui a accept? plus d’un million de r?fugi?s durant la seule ann?e 2015. Les vingt-huit pays de l’Union europ?enne d?cid?rent de se r?partir 160 000 r?fugi?s en deux ans mais cet accord fut rapidement mis ? mal. En mars 2016, l’Union europ?enne signa un accord avec la Turquie. Ce pays s’engageait ? aider ? arr?ter le flux de migrants vers l’Europe en ?change d’une assistance ?conomique de 6 milliards US $.

N?griers d’eux-m?mes

Les boat people vers la Floride ont ?t? un ph?nom?ne du r?gime de Jean-Claude Duvalier. Ils ont contribu? ? doubler le nombre de personnes ? quitter Ha?ti chaque ann?e, comparativement au r?gime de Papa Doc (40,000 vs 20,000). Nous avons analys? ce ph?nom?ne comme faisant partie de la Traite verte (les migrants agricoles ha?tiens dans la Cara?be). Ce mouvement avait v?ritablement pris corps autour de l’Occupation am?ricaine (1915-1934), Ha?ti devenant le r?servoir de main-d’oeuvre de la Cara?be. Il a repris en force durant le r?gime de B?b? Doc, la paysannerie devenant la cible principale de ce r?gime. ? l’ins?curit? fonci?re, il faudra ajouter la fi?vre porcine ? la fin des ann?es 70 et les programmes d’ajustement structurel au d?but des ann?es 80, qui expos?rent le march? ha?tien ? une rude concurrence des produits agricoles import?s. Le r?sultat est que le pays perdit progressivement son autonomie alimentaire et qu’aujourd’hui, plus de la moiti? de la population se trouve en situation d’ins?curit? alimentaire. Le juge James Lawrence King, dans une d?cision en date du 2 juillet 1980, a le mieux exprim? le r?le de la violence politique dans l’?migration ? partir d’Ha?ti en qualifiant l’?conomie ha?tienne sous Jean-Claude Duvalier d’?conomie de r?pression.

Cette situation n’a pas pu ?tre corrig?e depuis, malgr? plusieurs tentatives. La premi?re fut ?cras?e dans le sang lors des ?lections du 29 novembre 1987, les derni?res apr?s la chute du r?gime duvali?riste. Et le ton ?tait donn?.

Aujourd’hui, m?me si des boat people continuent d’arriver en Floride, les principales destinations se retrouvent en Am?rique latine (et m?me certains pays asiatiques sont devenus des terres d’accueil, ou de non-accueil, pour les ressortissants ha?tiens). L’arriv?e de gouvernements de droite dans certains pays latino-am?ricains, notamment le Br?sil et le Chili, a pouss? des Ha?tiens y r?sidant ? prendre la route, souvent ? pied, pour essayer de trouver un mieux-?tre plus au nord. Certains arrivent m?me ? Montr?al au bout de cet incroyable p?riple… Et ces derni?res ann?es, les chiffres des d?parts d’Ha?ti doivent vraissemblablement se situer autour de 80,000 ? 100,000 par ann?e.

L’Essai sur les boat people ha?tiens en Floride a ?t?, sinon le premier, du moins un des premiers textes ? parler de diaspora pour d?signer l’ensemble de l’?migration ha?tienne. Et le r?le premier de cette diaspora a ?t? pr?sent? ainsi : <>. L’historien canadien Sean Mills utilisera la m?me expression, Une place au soleil[3], pour titrer son ouvrage sur l’histoire de la migration ha?tienne au Canada et les interconnections qui se sont de?veloppe?es entre Hai?ti et le Que?bec.

La postface de N?griers d’eux-m?mes se terminait par <>, en raison de l’incertitude de la situation politique au pays natal ? cette ?poque. Cette injonction demeure de mise aujourd’hui et toute l’?migration ha?tienne doit demeurer vigilante en raison des lourdes menaces qui p?sent encore sur Ha?ti.

[1] N?griers d’eux-m?mes. Montr?al, les ?ditions du CIDIHCA, 1987

[2] Entrevue avec Abel Simon Zephir, un des premiers militants dans ce dossier

[3] Sean Mills : Une place au soleil : Ha?ti, les Ha?tiens et le Qu?bec. Montr?al, ?ditions M?moire d’encrier, septembre 2021, Collection Essais, 367 pp.

Jean-Claude Icart

Montr?al, 9 d?cembre 2022

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